SENAT - Intervention de Josette DURRIEU

Jeudi 15 octobre 2015

En séance publique au Sénat

  
Débat sur le thème « la politique étrangère de la France : quelle autonomie pour quelle ambition ? »
   

Mme Josette Durrieu. Monsieur le président, monsieur le ministre, monsieur le président de la commission des affaires étrangères, mes chers collègues, vous l’avez compris, Robert del Picchia et moi-même avons mené ensemble ce travail, auquel s’est également associé Gaëtan Gorce, que je salue. Après Robert del Picchia qui vient de faire la conclusion, je vais me charger de l’introduction ! (Sourires.)

 

Nous avons pris pour point de départ une observation que font nombre d’intervenants aujourd’hui : la crise ukrainienne et l’annexion de la Crimée ont marqué un véritable tournant. Beaucoup l’ont déjà souligné : la Russie, membre permanent du Conseil de sécurité des Nations unies, a violé la souveraineté et l’intégrité d’un autre État européen. Elle a, de ce fait, renié ses engagements internationaux souscrits à Helsinki, en 1975, au titre des frontières et à Minsk, en 1991, vis-à-vis des nouveaux États formés après la disparition de l’URSS.

 

Dès lors, une question se pose : la Russie peut-elle encore être un partenaire ?

 

Avec la crise syrienne, ce pays est désormais une menace pour l’ordre régional. Ce constat a été rappelé : la Russie se place au centre du jeu, elle se livre à des démonstrations de puissance, elle défie la coalition et l’alliance, notamment en procédant à des survols de la Turquie. Il s’agit certainement d’une posture, mais c’est également un message.

 

Face à cette situation, l’Occident invoque toujours la surprise. Poutine est-il imprévisible ? Non ! Dans son discours de Munich, en 2007, il formulait déjà cet avertissement : « La Russie a toujours eu une politique extérieure indépendante. Nous n’allons pas faillir à cette tradition.»

 

Poutine est incontestablement l’homme qui fait l’histoire de la Russie aujourd’hui, en tout cas dans l’immédiat. C’est à la fois une personnalité, une méthode, une stratégie et des objectifs.

 

Ses buts sont clairs : conforter l’espace russe, affirmer la place et le rang de la Russie, renouer avec la puissance. La méthode qu’il met en œuvre est la suivante : avancer ses pions, selon les circonstances ; tester ses adversaires et ses partenaires et traquer leurs faiblesses – il est servi ! – ; être toujours en embuscade et coller aux événements.

 

Par sa rapidité d’action, Poutine renverse les situations. Par la voie de fait, il sanctuarise des situations devenues irréversibles. En Géorgie, en 2008, nous aurions dû être alertés, nous avons pourtant validé son action.

  Voir la vidéo : http://videos.senat.fr/video/videos/2015/video30318.html

L’Occident est embarrassé et dépassé. La même histoire s’écrit à nouveau, et les frontières bougent.

 

La Russie remet en cause l’ordre régional européen, imposé par les Occidentaux à la fin de la guerre froide avec les élargissements successifs de l’OTAN, les bombardements de la Serbie en 1999 sans autorisation du Conseil de sécurité des Nations unies, la guerre en Irak en 2003, le soutien aux révolutions de couleur en 2003 et en 2005. La Russie a été humiliée et traitée en pays vaincu. Elle considère que cet ordre est injuste.

 

Gorbatchev a dit, à juste titre, que la Russie n’avait été ni accueillie ni récompensée par l’Europe, qu’elle était suspecte et n’était pas devenue un partenaire. C’est vrai, l’erreur était certainement là !

 

Est-il trop tard pour inverser l’ordre des choses ? La coopération est-elle encore possible ? Il faut le vouloir ! Et l’alliance ? M. Poutine et la Russie ont-ils encore besoin de nous ?

 

La Russie est une puissance nucléaire et elle reconstitue ses capacités militaires. La confusion est extrême : aujourd’hui, l’OTAN est considérée par la Russie comme une menace directe, alors que, pour la Pologne et les pays baltes, l’ennemi, c’est la Russie !

 

Nous, l’Europe, nous, la France, nous devons mieux identifier notre relation à la Russie : ni confrontation ni éloignement. Nous avons besoin de la Russie, comme la Russie a besoin de l’Europe, notamment sur le plan économique. Le pivot asiatique n’est pas une solution de remplacement.

 

La marginalisation de la Russie serait une erreur et comporterait des risques. La sécurité de l’Europe est en jeu : nous en sommes revenus à la menace de la force.

 

Au Moyen-Orient, deux coalitions s’affrontent. Le premier de leurs désaccords concerne M. al-Assad. C’est légitime. Nous soutenons la position de la France. Les autres désaccords ne sont pas pour autant résolus : la transition politique, une éventuelle partition du pays. Aujourd’hui, depuis Astana, au Kazakhstan, M. Poutine a résumé la situation : il n’y a rien à discuter dans l’immédiat, puisque les États-Unis n’ont pas de plan. Je crains qu’il n’ait raison.

 

Dans ce contexte, à mon sens, le dialogue et la fermeté s’imposent, comme l’a rappelé Robert del Picchia. Il faut faire preuve de fermeté, car la Russie multiplie les provocations et les tests et réactive beaucoup de foyers de tensions : dans les pays baltes, avec les russophones, en Moldavie, avec la Transnistrie et la Gagaouzie, en Géorgie et – il faut y prêter attention – dans les Balkans, entre Kosovo et Serbie. À ce titre, les opérations militaires menées avec la Serbie ne disent rien qui vaille.

 

Monsieur le ministre, la France a pris beaucoup d’initiatives qui vont dans le bon sens, et nous vous remercions, vous, de votre action, ainsi que le Président de la République. Maintenant, la France doit formuler des propositions pour éviter l’impasse.