Compte rendu de la mission de Josette DURRIEU en Russie

Dans le cadre des élections présidentielles du 4 mars 2012 pour le Président de la Commission des Affaires étrangères et de la Défense
--------
Josette DURRIEU - Observateur du Conseil de l’Europe et de l’OSCE.

J’avais précédemment observé, au titre du Conseil de l’Europe et de l’OSCE, les élections législatives du mois de décembre 2011. J’avais pu personnellement et directement faire état de fraudes tant au niveau des bourrages des urnes constatés dès le matin, que des dépouillements. Ces fraudes ont été dénoncées.

Les élections présidentielles, qui intervenaient 3 mois après, soit le 4 mars 2012, avaient amené le Président Medvedev et le Premier Ministre Poutine à apporter un certain nombre de garanties afin que le nouveau scrutin ne soit pas entaché d’irrégularités. Entre autres les bureaux de votes ont été équipés d’urnes transparentes et de doubles webcams orientées vers les listes d’émargement et les urnes.
Ces dispositifs ont probablement eu l’efficacité relative voulue. Ce qui a été encore plus important est l’exigence de la population russe qui, après s’être manifestée sévèrement contre les fraudes, demandait que son vote soit respecté. Notons et cela est important que la Russie est traversée par un mouvement de contestation morale en même temps que politique.

Mon témoignage d’observateur du Conseil de l’Europe et de l’OSCE qui a fait le choix de rester à Moscou en décembre et d’aller à Saint Pétersbourg en mars 2012 (pôles politiques les plus importants) est de dire objectivement que le déroulement ordinaire du vote a été relativement correct. Il n’en demeure pas moins qu’ont été notées des irrégularités touchant à ce que l’on a appelé le « vote sur attestation » et qualifié selon la formule du « carrousel ». Des électeurs qui ne pouvaient pas être présents sur le lieu de leur inscription sur les listes électorales étaient autorisés, après délivrance d’un certificat spécial, à voter ailleurs. J’ai pu prendre acte de ces votes qui m’ont paru normaux dans plusieurs bureaux, n’excédant jamais à la mi-journée l’expression de 25 votes dans des bureaux de 1500 à 2000 inscrits. Par contre, ailleurs sur le territoire russe, d’autres ont pu constater des votes massifs sur attestations qui ne semblaient pas réguliers.
La tonalité d’ambiance générale était à une amélioration du système. Au demeurant, cela n’exclut absolument pas toute forme de pressions multiples et diverses en amont, appelées « concurrence du zèle » émanant de Gouverneurs, de chefs d’entreprises, de responsables de l’administration… et estimée à chaque élection à environ 4%. La situation est la plus confuse au moment des dépouillements et après, laissant supposer que la transcription des chiffres définitifs pouvait varier.

En résumé : notons une amélioration dans la procédure de vote, une limitation des fraudes sous la pression des citoyens eux-mêmes et une prudence relative des responsables politiques.
En conséquence, nous apportons une tonalité un peu différente de la traduction médiatique, faite en France sur cette élection et ses irrégularités.

Les résultats :
64% de voix pour Poutine. Un résultat que l’on peut considérer comme fort pour être totalement conforme à la réalité objective. Notons que c’est plus qu’en 2000 ou il n’avait fait que 53% et moins qu’en 2004 ou il avait atteint 72%. Déduction faite de la marge de fraude possible (4 à 6%), le score réel se situait donc au dessus de 50%, probablement de 55 et peut-être assez proche de 58%.
On peut ainsi considérer, comme Poutine l’a dit lui-même dans son discours, qu’il a obtenu un « résultat largement majoritaire ».
Dans des entretiens divers avec les électeurs, nous avons noté que ce vote « Poutine » a été un « vote de raison », un « vote de résignation », mais pour beaucoup ce n’était pas un « vote d’adhésion ». Il nous a été dit très souvent « il faut à notre pays, un homme d’expérience pour assurer la stabilité et le développement économique ... Nous voulons des réformes et pas de révolution ... L’opposition est sympathique mais on ne voit pas encore qui sont les leaders qui pourraient nous apporter toutes les garanties souhaitées …»

Prokhorov a fait près de 8%. Il arrive en 3ème position après le communiste Ziouganov. Il est le gagnant de cette élection avec ce score au demeurant important pour un nouveau venu. Considérons qu’il est arrivé par défaut, puisqu’il est le seul représentant de l’opposition ayant obtenu le droit d’être candidat.

L’opposition représente au moins 30% des voix. Prokhorov est apparu comme celui qui pouvait prétendre la représenter. Sur Moscou, il a fait près de 20% des voix, sur Saint Pétersbourg, plus de 17%.
Il a très rapidement donné ses premières orientations. « Je ne serai pas le numéro 2 du système Poutine ». « Je vais créer un parti nouveau ». Au demeurant, il devra organiser et unir cette opposition. Ce qui n’est pas évident et les prochaines élections n’auront lieu que dans 6 ans.

Navalny, le blogueur nationaliste libéral n’avait pas pu être candidat. Pas plus que Oudaltsov (gauche proche du PC) ou Riscov.

Les autres : Ziouganov (PC) moins de 18%. C’est la fin d’un acteur historique. Il a lors de ces élections législatives et présidentielles obtenu beaucoup de votes contestataires qui ne sont pas des votes communistes. Le renouvellement de génération arrive. Oudaltsov est peut être un des leaders de cette nouvelle gauche.
Jirinovski, le nationaliste, a obtenu moins de 7%. C’est aussi la fin.
Mironov, Cause juste, a obtenu moins de 4%.

Quelles sont perspectives maintenant ?

3 scénarios possibles :
- Poutine, Président avec Medvedev  1er Ministre. Il favorise la mutation démocratique de la Russie et engage des réformes. Dans son environnement sont revenues certaines personnalités comme Koudrine, ancien Ministre des Finances… A-t-il cette volonté et cette aptitude au changement ?

- Poutine choisit la « stagnation » de la situation. Il laisse l’opposition manifester librement et s’essouffler lentement. Il n’engage que des réformes minimum et les jeunes opposants s’éloigneraient lentement.

- Scénario répressif. Reprise en main de la situation. Maîtrise de l’opposition. Lundi 6 mars, au soir, la manifestation avait été autorisée. Au demeurant, on a noté de nombreuses arrestations de manifestants. Le pays pourrait évoluer à l’instar d’un scénario Biélorusse.

Conclusion :
Une situation, qui ne peut être appréciée qu’au travers de la personnalité réelle du Président nouvellement réélu. Bien qu’annonçant des réformes qu’il engagera sans doute  (élection des Gouverneurs, libéralisation de l’enregistrement des Partis, relance de l’économie et de l’industrie de l’armement), cette personnalité très fortement marquée par une culture acquise dans le cadre du KGB, saura-t-elle et voudra-t-elle faire évoluer la situation de ce pays vers plus de réformes et de démocratie ?